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5ème Dimanche de Carême
Frères et sœurs,
La foule qui est venue assister Marthe et Marie dans leur deuil pose une question très humaine à propos de Jésus, l’ami de cette famille : « Lui qui a ouvert les yeux de l’Aveugle, ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir ? » Certes, Jésus l’aurait pu. Mais Il ne l’a pas voulu. Saint Jean insiste bien sur ce point : « Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura pourtant deux jours à l’endroit où il se trouvait ; alors seulement, il dit aux disciples : ‘Revenons en Judée’. » Donc Jésus attend délibérément que Lazare meure et qu’il soit enterré.
Pourquoi Jésus agit-il de la sorte ? Eh bien, Jésus nous apprend une chose fondamentale que nous avons tendance à oublier : que la foi en Dieu n’empêche pas les épreuves, les catastrophes, les maladies, les injustices. Et si nous ne sommes pas au clair sur ce point, c’est toute la base de notre vie chrétienne qui est faussée. Et cela va avoir des conséquences lourdes…La foi n’est pas un grigri qui empêche les souffrances. Sa divinité n’a pas empêché Jésus de souffrir, d’être crucifié et de mourir. Leur foi en Jésus n’a pas épargné des attaques, des souffrances aux apôtres, qui sont même tous morts martyrs. Le fait qu’il a été pape n’a pas empêché celui qui est devenu Saint Jean-Paul II de finir sa vie comme il l’a finie ! « Ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir ? » Non ! En règle générale, Dieu n’empêche pas les choses de se produire. Ce n’est pas ici qu’il faut placer notre foi.
Mais Jésus va plus loin. Il nous invite également à assumer, à supporter les épreuves que nous vivons, à ne pas les fuir. Pour que Lazare soit relevé d’entre les morts, il faut qu’il soit mort. Pour que Jésus ressuscite, il faut qu’il soit mort. Ce que Jésus nous apprend, c’est qu’il faut que nous consentions à la réalité des choses. Complètement. Pas à moitié. Il faut consentir totalement. C’est précisément la force de notre consentement, la qualité de notre assomption des réalités qui va permettre à Dieu de transformer ces réalités. Un Père de l’Eglise, St Grégoire de Nazianze disait : « Ne peut être sauvé que ce qui est assumé. » Pour que Marthe et Marie vivent la mort de leur frère dans la foi, Jésus les force à accepter la mort de Lazare. Le fait d’assumer les épreuves, les problèmes, les difficultés permet non seulement de les résoudre (on ne résout rien en fuyant ou en étant dans le déni), mais aussi permet à Dieu d’agir. Dieu n’agit jamais en dehors de la réalité des choses, même si sa divinité transforme la réalité des choses. Alors, très concrètement, regardons ce que nous avons du mal à assumer dans nos vies : cela peut être des évènements, des relations, des échecs, des épreuves, des blessures. Assumons-les ! car il n’y aura aucune porte de sortie si tout cela n’est ni consenti ni accepté .
Maintenant, une fois que nous consentons et que nous assumons, le mieux possible évidemment, ces réalités, comment Dieu peut-Il les transformer ? Par la foi.
Dans l’Evangile, nous avons deux très beaux actes de foi. Tout d’abord, celui de Marthe : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Mais je sais que maintenant encore, Dieu t’accordera tout ce que tu lui demanderas. » Et puis, celui de Marie : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Certainement, la proximité que les sœurs ont avec Jésus leur permet de goûter et de vivre de la divinité qui émane de Jésus. Par l’amour qu’elles ont de lui, par leur connaissance, elles perçoivent la force de la divinité. La foi permet en réalité à Dieu d’agir. Et plus notre foi est juste, plus elle est nourrie, plus elle est forte, plus elle permet à Dieu d’agir avec force. Si la foi n’est considérée que comme un vague sentiment qui nous dit qu’on croit en quelque chose au-dessus, eh bien, elle n’apportera pas grand-chose.
Une des manières de nous préparer à la fête de Pâques est de regarder dans nos vies ce que nous avons du mal à assumer, nos tombeaux, nos lieux de morts, pour reprendre la prophétie d’Ezékiel entendue en première lecture, et de les présenter à Dieu en faisant un acte de foi. La vie du Ressuscité touche d’abord nos lieux de morts.
Je voudrais terminer en évoquant une autre piste pour nous préparer à Pâques. Dans la deuxième lecture, St Paul écrit : « Frères, sous l’emprise de la chair, on ne peut pas plaire à Dieu. (…) Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Il y a une manière de nous préparer à la Résurrection, c’est de vivre sous l’emprise de l’Esprit. C’est-à-dire, de vivre de manière non soumise à la chair. Je ne pense pas ici directement à tout ce qui est de l’ordre de la sensualité, mais plutôt, à tout ce qui vient des sens, de nos intuitions, de notre sensibilité. Ce mode de fonctionnement est extrêmement animal. Or, nous sommes doués et dotés de raison, c’est là notre différence avec les animaux. Notre sensibilité, nos intuitions doivent être ordonnées et soumises à l’exercice de la raison. Il y a des gens qui ne vivent qu’en se fiant à leur sensibilité, leurs intuitions. Eh bien, cela n’est pas juste ; et le piège, c’est que ces personnes pensent parfois avoir un don parce qu’elles perçoivent des choses, des éléments qui vont se réaliser. Bien sûr, nous avons tous des aptitudes différentes à sentir les choses, à appréhender des personnes. Et certaines personnes ont des sensibilités très aigües sur ces questions-là. Mais, c’est à la raison d’ordonner tout cela et de discerner. L’Ecriture dit bien : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était auprès de Dieu. » Jn 1, 1. Le mot Verbe reprend le mot grec Et le mot signifie à la fois : la parole, le verbe et la raison. Cela peut donc vouloir dire : « Au commencement était la Raison, la Raison était Dieu et que la Raison était auprès de Dieu. » L’exercice de la raison caractérise notre nature humaine et nous rend connaturels de Dieu. Il ne s’agit pas de rejeter ce que notre corps nous dit, de devenir insensible, de ne pas prendre en compte notre sensibilité, ce que nos sens, nos intuitions nous disent, mais il s’agit d’ordonner cela à l’exercice de la raison et même de l’Esprit, reçu lors de notre baptême. Cet ordre à mettre en nous est une préparation à l’accueil de la vie du Ressuscité.
Par nos consentements, parfois difficiles à obtenir, par nos actes de foi, par une vie ordonnée à l’Esprit, libérée de la domination de la chair, préparons-nous à l’accueil de la puissance de la Résurrection dans nos vies, dans nos lieux de morts. Amen !
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