Évêque de Carcassonne et Narbonne, président du Conseil pour la communication de la Conférence des évêques de France, Mgr Bruno Valentin présente « Magnifica Humanitas ». Pour lui, l’audace de cette « magnifique encyclique » qui veut désarmer l’Intelligence artificielle possède trois forces : la rigueur de son réalisme, la sagesse de l’espérance et la clarté de ses propositions.
Saint Jean XXIII fut le premier, en 1961 avec Pacem in terris, à donner à une encyclique une portée universelle en l’adressant, non pas seulement aux évêques, aux prêtres, ou aux fidèles, mais à tous les hommes de bonne volonté. Léon XIV le rappelle lui-même au n. 33 de Magnifica Humanitas qui est plus que jamais une encyclique pour tous, puisque son ambition centrale est de mobiliser l’humanité tout entière autour des défis de l’Intelligence artificielle (IA) qui s’adressent à tous.
Tous concernés
Benoît XVI déjà avait pris à bras-le-corps les défis de la révolution numérique. C’est lui, en particulier, qui a forgé en 2009 l’expression « continent numérique » pour encourager notamment les jeunes à y déployer leur zèle missionnaire. Il est un peu étonnant de voir Léon XIV reprendre cette expression à son compte — une seule fois — dans sa conclusion (n. 238), car toute la réflexion qu’il déploie précédemment démontre en réalité que cette formule est désormais obsolète : le numérique n’est plus un continent de plus, il a conquis la totalité de notre monde. Il n’existe pas d’espace alternatif, pas de dimension de l’existence où nous pourrions nous réfugier pour vivre à l’abri des bouleversements qu’il provoque.
Une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien […] Personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action.
La première force de cette encyclique est précisément d’analyser ces bouleversements avec rigueur, et surtout avec réalisme. Le Pape nous encourage à pratiquer « un sain réalisme qui évite autant l’idéalisme que le cynisme. […] Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde » (n. 218). Dans ce regard, Léon XIV passe en revue les immenses champs de l’existence humaine dans lesquels se déploient aujourd’hui les défis de l’IA : de la santé au travail, de la démocratie à la guerre, ou de l’éducation à l’information, rien de ce qui fait notre humanité n’en est indemne. Le Pape appelle donc chacun, sans exception, à apporter sa pierre à la construction de ce monde nouveau.
Tous capables
Mais en sommes-nous seulement capables ? Réfléchir sur les enjeux de l’IA n’est-il pas un domaine réservé à un cercle de multimilliardaires américains et d’informaticiens de génie eux-mêmes déjà dépassés par les outils qu’ils sont en train de développer ? Comme beaucoup sans doute, je suis le premier à ressentir une forme d’impuissance devant l’hyper puissance exponentielle de ses outils, et je doute d’être équipé par ma formation ou mon expérience personnelle pour être autre chose dans l’avenir qu’un simple passager passif emporté par le tapis roulant de l’IA :
« Une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité […]. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action » (n. 212).
Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain.
Pour nous en convaincre, Léon XIV tisse littéralement sa réflexion autour d’une référence biblique peu connue : la reconstruction de Jérusalem après le temps de l’exil à Babylone. Ce chantier nous est rapporté assez précisément dans le livre de Néhémie (Ne, 1-6). Léon XIV l’érige en antithèse du chantier bien plus fameux de la Tour de Babel (Gn 11,1-9), notamment parce qu’il associe tous les habitants de Jérusalem : chaque tronçon de mur à relever est confié à une famille différente.
Désarmer l’IA
La deuxième force de Magnifica Humanitas est là, dans la démonstration méthodique et pleine d’Espérance que oui, nous sommes en mesure d’agir puisque, contre toute évidence, nous sommes solidement armés pour désarmer l’IA ! Léon XIV procède comme le scribe de l’Évangile, qui « tire de son trésor du neuf en de l’ancien » (cf. Mt 13,52). Il commence par exposer avec soin le patrimoine de sagesse que recèle la doctrine sociale de l’Église, à travers six grands principes développés depuis plus d’un siècle : la dignité de la personne humaine, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice. Le Pape montre précisément la pertinence actuelle de chacun de ces principes pour affronter les défis nouveaux du numérique. Il nous les présente comme les meilleures armes pour désarmer l’IA : désarmer la fascination et l’idolâtrie qu’elle peut susciter, désarmer les menaces qu’elle fait peser sur la vérité, sur la liberté, et sur toutes nos relations humaines, et même désarmer la peur que nous pouvons ressentir face à l’IA. « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain », écrit Léon XIV dans un petit paragraphe (n. 110) placé au centre du texte, comme pour en être la clé principale.
L’IA pour tous
L’IA va-t-elle détruire l’humanité ? La question n’est ni rhétorique, ni emphatique puisque cet horizon n’est pas seulement un risque avéré : il est attendu et souhaité par certains de ces promoteurs les plus actifs animés d’une idéologie post-humaniste. Léon XIV manifeste la conviction que la réponse à cette question dépendra de notre capacité à faire prévaloir une logique d’IA pour tous, et non pas pour quelques-uns.
Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position.
On retrouve cette alternative tout au long de la réflexion du Pape, et dans chaque thème particulier qu’il aborde, de la conception et la gouvernance de l’IA jusqu’à la gestion des ressources qu’elle mobilise, ou à ses incidences dans les relations internationales. C’est en rapport à cet objectif d’IA pour tous que le Pape livre par exemple un beau plaidoyer en faveur du dialogue (n. 29-227). C’est aussi contre les prétentions hégémoniques de quelques-uns au détriment du plus grand nombre que Léon XIV fait l’éloge de la limite, comme constitutive de la dignité humaine (n. 18-122)
Des propositions très concrètes
La troisième force de cette encyclique est d’oser des propositions très concrètes dans de nombreux domaines. « Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position » (n. 216) revendique ainsi Léon XIV. Et il le fait, de manière claire et audacieuse, comme lorsqu’il demande que les données, véritable matière première de l’IA soient considérées au même titre que l’air, l’eau, ou la terre, comme des biens à destination universelle qui ne puissent pas être accaparés par des intérêts privés, sous peine de voir s’imposer un néocolonialisme fondé sur le pillage de ressources destinées à tous (cf n. 108 et 178). Magnifica Humanitas, et magnifique encyclique ! Ce grand texte est destiné à marquer tout le pontificat de Léon XIV, ne serait-ce qu’en nous permettant de faire connaissance avec notre Pape : de découvrir l’ampleur de sa réflexion, le talent pédagogique avec lequel il la partage avec nous et surtout sa détermination ferme et paisible à ce que l’Église soit pleinement au rendez-vous des défis de son temps.
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